Beyond : tu saoules !

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Quelques années après le succès mondial Heavy Rain, David Cage et le studio français Quantic Dream reviennent avec Beyond : Two Souls. Au programme : un culte du cinéma prononcé (le cinémascope en est le témoin le plus primaire) et de grandes ambitions. Mais cela suffit-il à faire une œuvre décente ?

Beyond : Two Souls est ambitieux. C’est un fait. Esthétiquement d’abord, le titre est assez époustouflant, surtout qu’il modélise à la perfection les visages de ses figures hollywoodiennes : Willem Dafoe et Ellen Page. Si le premier joue un scientifique compatissant et torturé, Ellen Page incarne l’héroïne du jeu. Depuis sa naissance, Jodie Holmes est reliée à une entité – ce que les gens appellent couramment un fantôme ou une âme vagabonde. Ainsi, la jeune femme est sans cesse connectée à Aiden par un lien invisible, et ce dernier peut interagir avec l’environnement dans un périmètre limité. Autant dire que la prestation des acteurs n’était pas de trop pour donner du corps (une âme ?) à tout cela. De ce côté, Beyond : Two Souls est une réussite et le duo Dafoe/Page porte le projet avec un aplomb surprenant, bien aidé par le moteur de Quantic Dream et la technologie de capture de mouvements. A ce sujet, les nombreux flashbacks nous dévoilant l’enfance de Jodie sont saisissants d’émotion, notamment en raison du réalisme bluffant du personnage, vision à la fois crédible et introvertie d’une mini Ellen Page.

Certains flashbacks qui paraissent anecdotiques sont néanmoins impressionnants en matière d'ambiance et de réalisme.

Certains flashbacks qui paraissent anecdotiques sont néanmoins impressionnants en matière d’ambiance et de réalisme.

Mais voilà, passé cette emballage cinq étoiles réellement digne du cinéma (Hans Zimmer a d’ailleurs participé à la bande originale), que reste-t-il de Beyond : Two Souls ? Hélas pas grand-chose. A force de lorgner du côté du cinéma, David Cage sacrifie peu ou prou chaque bonne idée émanant du projet. Car les thématiques intimistes (le rapport aux autres, à la mort, notre place dans ce monde) sont trop souvent éclipsées par des péripéties au mieux dignes des blockbusters hollywoodiens, au pire d’affreux nanars. Ainsi, les situations grotesques viennent souvent couper l’immersion, et le fait que Jodie soit un agent de la CIA n’arrange rien : les clichés et invraisemblances se comptent par dizaines. De ce fait, un peu comme une âme perdue entre deux mondes, le joueur est balancé entre plusieurs sentiments allant de la surprise à la consternation.

Téléphoné de bout en bout et bourré de situations improbables, ce chapitre est un ratage complet.

Téléphoné de bout en bout et bourré de situations improbables, ce chapitre est un ratage complet.

On aurait pu voir une dimension artistique là-dedans, mais non. Et le pot aux roses est révélé par le gameplay. Comme toujours avec Quantic Dream, celui-ci se résume souvent au minimum, c’est-à-dire appuyer sur des touches lorsqu’elles apparaissent à l’écran. Si cela n’est pas fondamentalement gênant, Beyond reste une négation du jeu vidéo. Car en plus des successions de touche frôlant parfois le non-sens, le titre donne au joueur un statut bâtard. Il se retrouve tantôt à contrôler Jodie, tantôt à incarner Aiden pour interagir avec l’environnement, prendre possession d’êtres humains ou les tuer. Rien de rédhibitoire, sauf qu’en réalité on n’est jamais libre de nos actes, la faute à des scripts omniprésents, au point de n’avoir que trop rarement l’impression d’être dans la peau d’un personnage. Il n’est pas rare, par exemple, de vouloir aider une Jodie en danger sans rien ne pouvoir y faire, le jeu nous obligeant à attendre un feu vert implicite. De même, le game design comporte des incohérences incroyables. S’il est surpuissant, Aiden est toujours soumis au bon vouloir des développeurs. Alors qu’il pourrait étrangler chaque adversaire sans difficulté, le jeu impose sans cesse d’effectuer telle ou telle action pour progresser.

Il était intéressant de nous faire jouer une Jodie SDF. Hélas, le résultat est une fois de plus décevant.

Il était intéressant de nous faire jouer une Jodie SDF. Hélas, le résultat est une fois de plus décevant.

Cette impuissance étant couplée à un système d’embranchement narratif très limité (comme Heavy Rain, le jeu nous demande parfois d’effectuer des choix impactant l’histoire), l’absence de liberté aurait pu avoir du sens et renvoyer à la condition de l’héroïne, se croyant elle aussi maître de son destin mais étant toujours tenue en laisse. Mais le fait de jouer à Aiden empêche de trouver une quelconque intention artistique là-dedans et laisse surtout un goût amer : David Cage veut simplement nous mener où il veut et comme il veut, quitte à priver le joueur de son statut. Contrairement à un jeu comme The Walking Dead qui mise tout sur une identification forte et propre au média, Beyond : Two Souls donne uniquement au joueur le statut de spectateur, brisant le processus d’identification à cause d’une écriture en dents de scie et un point de vue bâtard. Ainsi, le jeu donne l’impression de n’être qu’un film nous obligeant à appuyer sur une touche pour voir la suite de l’histoire. Et malgré les quelques rares éclats de mises en scène – parfois beaux mais de façon fortuite diront certains – impossible de nier l’évidence : Beyond n’est ni un bon jeu, ni un bon film. Pire que cela, le titre de Quantic Dream est une œuvre ratée, de celles bourrées d’ambition et de bonnes idées (retenons par exemple la possibilité d’incarner Jodie en tant que SDF) mais qui sont si mal branlées qu’on se prend à imaginer ce qu’aurait pu donner un tel projet avec un peu de finesse et d’intelligence. Dommage !

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