Jupiter Ascending : la destinée des Wachowski

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Chaque film d’Andy et Lana Wachowski suscite une attente peu commune. La trilogie Matrix, Speed Racer, Cloud Atlas… chacune de leurs tentatives de révolution (formelle mais pas que) s’inscrit dans une œuvre aux thématiques récurrentes. Jupiter Ascending ne déroge pas à la règle.

Dès ses premières minutes, Jupiter Ascending s’annonce comme un prolongement de Cloud Atlas. On y retrouve notamment l’idée de réincarnation ainsi que le culte du métissage cher au duo de cinéastes. Rappelons que leur précédent long métrage était un film transgenre, ce qui n’était sûrement pas un hasard au regard du changement de sexe de Lana Wachowski. D’ailleurs, cet aspect avait déjà été annoncé dans Speed Racer, œuvre pour enfant mêlant acteurs réelles et univers de bande dessinée, et même dans Matrix qui incluaient quelques scènes faisant inévitablement penser au cinéma HK, aux films de John Woo ou aux westerns. Mais contrairement à Cloud Atlas qui proposait une narration fragmentée, Jupiter Ascending se révèle à la fois plus fluide et moins didactique. Ici, ce sont les univers et personnages qui se confrontent, et il est de prime abord étrange de voir des humains se prenant pour Dieu côtoyer des hommes-lézards, des lycantes et toutes sortes d’espèces qui apparaissent parfois de façon quasi subliminale. Nul doute que les réalisateurs ont de la suite dans les idées, et qu’ils ont tenu à créer un pot-pourri assez dense pour développer une éventuelle trilogie. Symbole de la mixité au centre du film : la relation qui lie Caine (un lycante protecteur) à Jupiter, une humaine qui débute le long métrage en récurant des toilettes. En ce sens, Jupiter Ascending est autant une vision surprenante de Cendrillon que de La Belle et La Bête, deux références clairement explicitées dans le film.

Les références, justement, se retrouvent dans l’improbable confrontation d’univers qui constitue Jupiter Ascending. Quand, sur Terre, le film tourne autour de la modeste comédie familiale – l’humour n’est pas loin de celui de Speed Racer, le film se projette ensuite dans le space opera teinté d’éclats mythologiques. Car Jupiter suit la trajectoire des héros de grandes épopées, et le film des Wachowski peut aussi être vu comme une quête initiatique sur l’émancipation de la femme. Une ouverture au monde faite de démesure puisqu’il s’agit en réalité d’une ascension au sein même de l’univers. Mais l’influence mythologique se poursuit dans la théâtralité exacerbée des membres d’Abrasax Industry, des humains hauts placés et qui jouent aux divinités. Ces derniers ont d’ailleurs une véritable obsession pour leur mère, dont Jupiter serait la réincarnation. Saluons la performance d’Eddie Redmayne, excellent en tant que méchant œdipiens. Le côté shakespearien tranche évidemment avec l’esthétique, tantôt kitch tantôt impressionnante, et qui n’est pas sans rappeler la culture populaire japonaise (une fois de plus) ou Star Wars. A ce sujet : la phrase de Jupiter lors de l’affrontement final résume autant l’inspiration que l’altérité du film : « Je ne suis pas ta mère ».

Cette notion d’altérité est primordiale. L’histoire que vivent Jupiter et Caine renvoie inévitablement à un thème récurrent dans le cinéma des Wachowski : l’amour. On finit alors par se rendre à l’évidence, et à également voir Jupiter Ascending comme une relecture de Matrix. Car une fois délivrée de son statut de nettoyeuse de toilettes, Jupiter devient l’élue destinée à sauver l’humanité d’individus la « moissonnant ». Un point qui réfère à l’œuvre phare des deux cinéastes, et dont le discours anticapitaliste est formulé de façon plus classique que dans le film de 1999. En effet, si les méchants de Jupiter Ascending ne jurent que par le capital, l’héroïne est issue d’une famille russe marquée par Staline. Jupiter a donc la même fonction que Néo dans Matrix, et que Speed Racer dans le film du même nom : révéler la vérité au reste de l’humanité. Mais les réminiscences des précédents films des Wachowski sont aussi présentent dans la maestria des scènes d’action, dans lesquelles on retrouve une autre de leurs obsessions : la soif de liberté et la volonté de s’affranchir de l’espace et du temps – la chose la plus précieuse selon le film – afin de livrer des séquences spectaculaires et complètement débridées. Enfin, soulignons la présence de plans presque directement repris de Matrix (on pense au plan final, pour ne citer que lui) et qui finissent d’inscrire Jupiter Ascending dans l‘œuvre des deux cinéastes.

C’est ce qu’il y a de fascinant dans ce long métrage, et à fortiori dans toute la filmographie des Wachowski : celui-ci s’inscrit dans une œuvre faisant office de pamphlet. Chaque film porte un discours à la fois critique et humaniste, comme si les réalisateurs se sentaient eux-mêmes portés par une mission : propager la bonne parole. Jupiter Ascending va dans ce sens ; et qu’importe si le film divisera – chose inévitable étant donné que sa compréhension passe par celle de l’œuvre entière – il reste habité d’un souffle libertaire et révolutionnaire peu commun.

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