La Vie d’Adèle, Palme d’Or mouillée pour Kechiche

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Palme d’Or au dernier Festival de Cannes, La Vie d’Adèle jouit d’ores et déjà d’une réputation sulfureuse. Entre des techniciens visiblement non-payés et les deux actrices principale ayant critiqué les méthodes tyranniques d’Abdellatif Kechiche, le film a soulevé débat. Ajoutez à cela qu’il est l’adaptation de Le Bleu est une couleur chaude, roman graphique relatant une histoire d’amour ente deux femmes, et vous obtenez de quoi animer la croisette pour deux semaines. Pourtant, contrairement à ce que de nombreux journalistes ont dit après sa projection (probablement influencé par la polémique autour du mariage pour tous), La Vie d’Adèle n’est pas qu’un porte-étendard pour la cause homosexuelle.

Adèle et Emma sont debout, nues. L’une commence à caresser l’autre, puis se met à genou pour mieux déguster le sexe de sa partenaire. S’ensuit quelques minutes d’ébats sexuels alliant doigtage, cunnilingus, halètements, « bouffage » de cul… L’écrit est cru mais le film aussi : moins explicite qu’un porno, la scène l’est toutefois plus qu’une banale vidéo érotique. Au milieu du long métrage, dans une salle remplie de personnes âgées, ambiance garantie. Si cette débauche de chair est de prime abord incompréhensible, elle est justifiée quelques minutes plus tard, par un personnage secondaire nous expliquant qu’il y a quelque chose de mystique dans l’orgasme de la femme, au point que ce soit toujours lui qui est représenté dans l’art. Kechiche parvient alors à nous expliquer ce qui, quelques instants plus tôt, nous semblait inexplicable.

Car La Vie d’Adèle ne se résume pas à cette scène de fesses (d’où notre incompréhension à l’arrivée de celle-ci). C’est même plutôt l’inverse. Nous contant dix années de la vie d’une jeune femme, le film traite de l’attirance et de la découverte de soi. A ce titre, la caractérisation des personnages est une franche réussite. L’histoire débute alors qu’Adèle est une lycéenne littéraire, ayant soif de culture. Sortant avec un jeune homme, elle fait rapidement la connaissance d’une artiste lesbienne du nom d’Emma. C’est alors que la vie d’Adèle se met à changer, la lycéenne se rendant compte qu’Emma peut lui apporter ce qu’elle recherche, et notamment le savoir auquel elle aspire. L’intelligence de Kechiche vient de sa façon de diluer la thématique homosexuelle dans un tout, comme si elle n’était pas l’unique sujet du film.

Ainsi, La Vie d’Adèle n’est pas tant un film sur l’homosexualité que sur la liberté. Pour mettre cela en évidence, le réalisateur nous plonge au cœur des personnages. En limitant son cadre à leurs visages, il capte l’humain de façon quasi-obsessionnelle. Le cinéaste rappelle une fois de plus son attachement au gros plan, rendant la réalisation aussi puissante qu’obscène. Les cinéastes le savent : le gros plan a toujours eu pour vocation de faire ressortir les émotions ou la monstruosité. Dans La Vie d’Adèle, le surplus d’émotion est tel que le spectateur se voit parfois attribuer le rôle de voyeur. Voir ces jeune femmes se déchirer, pleurer à chaude larme, la goûte au nez, produit une puissance émotionnelle rare, presque extrême dans la démarche. De ce fait, à la fin du film, on a bel est bien l’impression que la scène osée vu une heure plus tôt s’ancre avec cohérence dans l’œuvre.

L’abondance de gros plans entraine aussi un transfert d’émotion surprenant. Que ce soit à travers les regards, les sourire ou autre, le film rend ses héroïnes particulièrement attachantes, en plus d’apporter de la consistance au discours. En effet, à force de jouer la carte de l’intériorité, La Vie d’Adèle s’écarte de la simple œuvre revendicatrice. Le film capte avec justesse les réflexions des personnages, en particulier à travers l’expression de leurs visages, si bien que la frontière entre fiction et réalité semble mince. Un sentiment renforcé par les talents d’Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux, toutes deux remarquables. Les actrices avaient pointé du doigt le côté tyrranico-obsessionnel de Kechiche, mais force est de constater que le résultat est à la hauteur.

Evidemment, cette accumulation de gros plans implique aussi quelques concessions, et notamment une plutôt perturbante : à force de se concentrer sur des valeurs de cadre rapprochées, La Vie d’Adèle devient extrême dans sa mise en scène. Ainsi, les plans plus larges laissent transparaître une gestion de l’espace minimale, presque absente. Le long métrage devient alors un pur produit formel, ultra découpé et basé sur le gros plan, au détriment d’une réelle réflexion en matière de dispositif. Certains s’amuseront même à comparer cet amour du gros plan aux films pornographiques, eux aussi basés sur cet outil – toute proportions gardées bien sûr, car La Vie d’Adèle tape avant tout dans l’émotion. Allant à l’encontre du confinement omniprésent durant trois heures, la dernière séquence joue sur l’ironie dramatique et agit comme une bouffée d’air frais sur le cinéphile. La symbolique n’en est que plus forte, et belle. Au final, le spectateur ressort de la salle chamboulé, toujours plus fasciné par la femme, son intériorité et le mysticisme qui l’accompagne. Surprenant et poignant, on a connu des Palmes d’Or moins méritées.

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