Mad Max : Fury Road, l’essence du cinéma

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Trente ans après Au-delà du Dôme de Tonnerre, conte dans lequel Max sauvait des enfants de la ville de Bartertown, George Miller nous livre enfin la quatrième itération de Mad Max. Après moult soucis de production (le tournage d’un nouveau film avait été envisagé dès le début des années 2000), force est de constater que l’attente a probablement été bénéfique.

Si Fury Road est un grand film d’action, c’est parce qu’il propose une définition fascinante du cinéma. En effet, il traite autant de la folie de ses personnages que de celle de son réalisateur, et se pose comme un gigantesque rouage revenant aux fondamentaux du septième art. De ce fait, le scénario se résume peu ou prou à ses thématiques et aux personnages qui les servent. Car le film (fou) traite avant tout de la folie de Furiosa, cette femme adoubée par le totalitaire Immortan Joe, mais qui se met en tête de sauver des génitrices réduites en esclavage. Le propos féministe est certes accompagné d’un fond écologique cher au réalisateur (rappelons qu’en plus de l’univers post-apocalyptique de Mad Max, on doit aussi à George Miller des films tels que Babe 2 ou encore Happy Feet), mais c’est dans sa façon de se servir de sa structure que le film surprend.

Ainsi, comme un écho à la poursuite géniale de Mad Max 2, le gros du long métrage se résume à la trajectoire d’un véhicule, un camion catalysant tous les enjeux de mise en scène (Fury Road est à la fois long métrage d’action, western, huis clos ou encore film de bagnoles). Alors qu’elle doit se rendre à Pétroville, Furiosa détourne sa route dans l’espoir de libérer les concubines du tyran. Une déviation qui symbolise justement la déviance du personnage et son idée folle, d’autant qu’elle est parfaitement explicitée à l’écran : quand Immortan Joe regarde à travers sa longue-vue, il voit le camion de Furiosa prendre la tangente, ou plutôt la perpendiculaire puisque la route du bolide marque un angle droit avec celle initialement prévue. Dès lors, Mad Max : Fury Road devient un exutoire fou dans lequel l’ordre ne pourra être rétabli que de deux façons : soit Immortan Joe l’emportera et son système perdurera, soit il mourra et un nouvel ordre verra le jour. A cet instant, on peut même dire que le film a quelque chose d’hitchcokien, tant son système formel semble aussi clair que ceux élaborés par le cinéaste britannique : une droite qui dévie brusquement pour devenir une ligne sinueuse faite de zigzags, avant de revenir à son point de départ.

Pour un peu, Max passerait presque au second plan (comme dans cet article d’ailleurs). Un choix délibéré et plus fin qu’il n’y parait. Les premières minutes du film musèlent le héros au sens propre comme au figuré – il est alors esclave, comme les femmes qu’il observe – et c’est par la suite qu’il reprend en main son statut de justicier (d’abord par intérêt personnel, comme toujours dans la saga). Toutefois, il se révèle surtout être un soutien de taille pour une Furiosa qui anéantit elle-même le grand méchant du film, comme une grande et surtout comme un symbole. Le rôle de Max se résume souvent à aider la guerrière à s’accomplir, comme lorsqu’il sert de guide à celle-ci, et ce jusqu’au rebondissement final. Un constat étonnant mais qui reste finalement en adéquation avec les précédents films, le héros n’ayant jamais été très « mad » et se posant avant tout comme un défenseur de la veuve et de l’orphelin malgré lui. Il est d’ailleurs amusant de voir que, contrairement à ce que pensent certains, l’inspiration qu’ont puisée Buronson et Hara pour le manga culte Hokuto No Ken (Ken Le Survivant) est autant d’ordre esthétique que du point de vue de l’écriture et de la caractérisation du personnage.

Pour trouver le côté fou de Max dans Fury Road, il faut plutôt se tourner vers les choix qu’il prend en cours de route, en décidant de suivre Furiosa, mais surtout dans une scène où il fait une proposition folle à cette dernière, un peu comme Miller le ferait au spectateur : on a fait une poursuite infernale de plusieurs dizaines de kilomètres, et si on faisait le chemin en sens inverse ? A ce moment précis, Max n’est ni plus ni moins qu’une représentation du réalisateur, l’un comme l’autre semblant servir à la fois les protagonistes féminins, la folie qui anime le film et le propos sur l’ordre et l’espoir (qui se résume à réparer les choses comme on réparerait un moteur, et donc à renoncer à une terre promise fantasmée).

Mais l’un des autres points brillants de ce quatrième film, c’est probablement le fait qu’il ne renie jamais son passé. C’est toute la folie de Miller qui est présente ici : faire un long métrage avec les moyens des années 2010, mais comme il l’aurait fait dans les années 80. Fury Road suinte l’huile et pue le métal, et c’est probablement dans son mélange entre métaux et artifices, entre réel et fantasme, que le film tire profit de ses nombreux reports. Loin de l’omniprésence des studios et des fonds verts, le film a fait appel à des dizaines de cascadeurs pour être tourné dans le désert du Namib. Si la post-production fait son œuvre (à noter une tempête génialement grandiloquente), c’est bien l’essence du cinéma qui est représentée à travers la mise en scène et son découpage, qui vrombissent tels des V8 dévorant la route sur leurs passages. C’est tout l’intérêt du système formel instauré par le pitch : faire de ce Mad Max un exercice filmique s’apparentant à une gigantesque attraction. En ce sens, le titre n’aurait pu être mieux choisi, tant il décrit à la perfection le concept du film : une route furieuse qui s’apparente la plupart du temps à des exercices de voltigeurs et de funambules (ce n’est pas un hasard si Le Cirque du Soleil est intervenu sur le film).

Pour insuffler de la folie à son film, Miller fait notamment appel au montage, c’est-à-dire à la base viscérale des films d’actions, qui se retrouve poussée à l’extrême dans Fury Road. Et quand ce n’est pas un découpage exacerbé qui nous fait retenir notre souffle, ce sont d’autres artifices tels que des plans accélérés (merci l’obturateur ?) ou une utilisation flamboyante de la musique, transformant certains plans tantôt en captations de spectacle vivant (les motos sautant au-dessus du Porte-Guerre, les perchent qui se balancent, les War Boys qui crachent du feu, etc.), tantôt en opéra fait de métal. Le film éveille alors les sens, parlant aux rétines et aux oreilles, au point de créer une sorte de fascination synesthésique voire hypnotique. C’est probablement dans cette alternance entre fiction et réalité, entre spectacle vivant et pendant hollywoodien, et à fortiori dans son rapport à la mise en scène, à la musique et à l’émotion qui en découle, que Mad Max : Fury Road finit d’être d’une primitivité fascinante. Un long métrage sur la liberté, mais aussi sur la liberté de revenir en arrière, aux fondamentaux.

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