Star Wars Episode VII : L’Eveil de la Force, un nouveau désespoir

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Depuis le premier épisode sorti en 1977, Star Wars a toujours été une œuvre traitant d’un héritage ; de la transmission de « la force » d’abord, mais également d’un univers légué par son créateur – Georges Lucas – à ses spectateurs. En ce sens, il n’est pas surprenant que le cinéaste ait déjà pensé au futur de son œuvre. Et à y regarder de plus près, il est logique que ce soit Disney qui récolte la mise : seul un empire né d’un ego démesuré pouvait absorber un univers aussi vaste.

« Chaque génération a une légende… ». C’est sur ces mots que s’ouvrait la bande-annonce de Star Wars : La Menace Fantôme, sorti en 1999 et débutant la « prélogie » réalisé par George Lucas. Une accroche qui explicitait un peu plus une volonté présente dans le concept même de la saga : celle de faire de Star Wars un conte transgénérationnel. Ce n’est probablement pas un hasard si chaque décennie, depuis les années 1970, a vu naître au moins un épisode de Star Wars. Et c’était tout l’enjeu de L’Eveil de la Force, à savoir faire de cet épisode un énième « Nouvel Espoir ». Pour ce faire, Disney a fait appel à un autre ego : J.J. Abrams, à qui l’on doit les derniers Star Trek mais aussi des séries comme Alias, Lost ou Fringe. Autrement dit, un « showrunner » ayant grimpé les échelons… peut-être un peu trop vite, puisque son succès a de toute évidence été conditionné par des séries comme Lost ou Fringe plutôt que par ses premiers films.

Le conditionnement, c’est tout le problème de ce septième épisode. Car de sa scène d’ouverture à sa séquence finale, le film fait tout pour satisfaire le fan primitif de Star Wars (ceux qui ont des boutons, qui se baladent avec des sabres en plastique et qui vouent un culte à Lost). En effet, L’Eveil de la Force se contente la plupart du temps de jouer avec l’imagerie de la saga (costumes, décors, sabres laser, batailles spatiales, etc.) au profit d’un plaisir synesthésique mais au détriment du sens. En résulte un film éclaté au possible, et dont le principe même va à l’encontre de l’œuvre d’origine. Dépourvu de temps mort, le long métrage n’arrive jamais à apprivoiser un univers trop grand pour lui, comme en témoignent les incohérences hallucinantes présentes tout le long du film. A force de transformer Star Wars en plaisir superficiel (rythme effréné et cliffhanger digne d’une série en bonus), Abrams en oublie de justifier l’existence et la forme de son long métrage.

En effet, Star Wars a toujours été basé sur la notion de dualité, qu’il s’agisse de son histoire ou de la construction même de la saga. A l’imagerie de science-fiction s’est toujours opposé le conte pour enfant. Et de façon plus générale, la saga a toujours été basée sur un équilibre entre simplicité et profondeur. Bien que souvent critiquée, la seconde trilogie donnait encore un peu plus de corps aux films d’origine et participait, qu’on le veuille ou non, à la création d’un projet unique dans le paysage cinématographique. Si l’on se réfère au Retour du Jedi, la prélogie voit d’ailleurs son existence être justifiée de façon assez géniale par les paroles d’Obi-Wan Kenobi : « Beaucoup de vérités auxquelles nous tenons dépendent de notre point de vue ». C’est à partir de cette phrase que George Lucas a créé un système formel pour sa saga, reprenant de nombreuses scènes des épisodes IV, V et VI pour créer une face B cohérente avec La Menace Fantôme, L’Attaque des Clones et La Revanche des Sith.

Le souci, c’est que ces deux trilogies représentent elles-mêmes l’idée de dualité et d’équilibre, et c’était tout l’enjeu formel de L’Eveil de la Force : créer un nouveau système qui ne ternisse pas la saga. Hélas, Star Wars VII peine à trouver une structure sur laquelle dérouler sa mise en scène et ses enjeux dramatiques. Abrams se contente souvent de reprendre à son tour des images clés de la saga, en particulier celles de l’épisode IV. De la caractérisation de son héroïne à l’attaque d’une nouvelle Etoile Noire, en passant par la destruction de planètes entières ou par des plans plus subliminaux, le film multiplie les clins d’œil plus ou moins explicites. Difficile de parler d’exercice formel pour autant, tant l’ensemble s’apparente ici à un gloubi-boulga. Et c’est tout le souci du long métrage : faire n’importe quoi avec la mythologie Star Wars tout en s’inscrivant dans la continuité. Quand Lucas répétait des motifs en y accordant du sens grâce à son écriture et à ses personnages, J.J. Abrams se contente de faire de son film un énorme fourre-tout éclaté.

Ici, les réminiscences n’ont la plupart du temps aucun sens, comme en témoigne la première séquence du film, lors de laquelle le pilote Poe Dameron confie des plans secrets à son droïde (comme Leia au début de l’épisode IV). Si le rappel est bel et bien présent, il est évidé de toute symbolique, et il en est de même pour la plupart des répétitions présentes dans le long métrage. Cela est problématique dans la mesure où Star Wars a toujours été fait de sous-textes qui ne trouvaient sens qu’à travers une dialectique à la fois logique et enfantine. Dès lors, difficile de faire le distinguo entre un système référentiel et du fan-service grossier. Et de façon plus pragmatique, il est impossible de justifier le nombre incalculable d’incohérences présentes dans l’écriture. Car c’est tout l’esprit enfantin de George Lucas qui se voit être bafoué : quand les six premiers films parvenaient à passer outre le ridicule grâce à des idées fortes (le thème de l’enfance justifiait à lui seul l’existence de scènes risibles, comme le comique de répétition de Jar Jar Binks, ou encore le jeu du chat et de la souris entre Han Solo et des gardes), L’Eveil de la Force se contente le plus souvent de faire un spectacle programmé pour les adolescents.

L’action millimétrée est justement l’un des autres soucis de ce volet. Car à force de courir après le fan-service et l’action, le film peine à sortir de véritables moments de bravoure. Et si l’on retiendra volontiers l’excellente prestation d’Adam Driver, parfait en méchant tiraillé entre le bien et le mal, notamment quand il bascule du côté obscur où lors d’un affrontement dans une forêt enneigé, on se rend compte que le film ne joue que trop rarement sur le rythme. En ce sens, il aurait probablement été plus judicieux de dérouler l’intrigue sur deux épisodes, ce qui aurait probablement permis de dégager une ou deux scènes fortes, en plus d’expliquer avec plus de justesse une diégèse et une trame pour le moins bancales, en donnant plus de corps à quelques personnages qui le méritaient. Car là encore, ce qui pouvait être justifié autrefois (le basculement ridicule d’Anakin Skywalker n’est-il pas, en quelque sorte, la résultante d’un système enfantin basé sur l’action-réaction ?) l’est difficilement ici.

De ce point de vue, L’Eveil de la Force se situe à des années lumières de La Menace Fantôme, qui reste un tour de force cinématographique regroupant à la fois les thématiques de la saga (enfance, jeu, quête initiatique, dualité, etc.), un aspect prophétique parfaitement exploité ainsi que les bases du système formel précédemment évoqué – et sur lequel repose une bonne partie de l’écriture et de la mise en scène de la saga. Ajoutez à cela de vrais moments de bravoure (La course de podracers, le combat contre Dark Maul, etc.) et vous obtenez un épisode convenant autant au jeune public qu’aux connaisseurs. Paradoxalement, L’Eveil de la Force nous rappelle surtout à quel point l’œuvre de Lucas était puissante et ambitieuse. Et le pire, c’est que les fans de Star Wars sont partis pour au moins quatre années de galère. Car en reprenant un système désormais insensé et en y apposant un côté fan-service prononcé, Abrams a emprunté une voie de non-retour. C’était en effet le moment ou jamais de s’extirper de l’héritage de Lucas pour créer un nouveau cycle, pourquoi pas en créant un nouveau procédé autour d’une toute nouvelle histoire. Star Wars Episode VII a tout d’une œuvre bâtarde symptomatique de notre époque, et on comprend d’autant moins pourquoi Disney a tenu à s’affranchir de l’univers étendu qui faisait rêver les fans depuis plusieurs dizaines d’années. Pour sûr, ces derniers s’en souviendront.

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