The Plague Dogs, des chiens et des hommes

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Trente ans après sa sortie en Grande Bretagne, The Plague Dogs traverse La Manche pour atterrir sur quelques rares écrans français. Connu d’une niche de cinéphiles adeptes des films d’animation, la version ici proposée correspond au montage intégrale de l’œuvre, celle-ci ayant connu les affres de la censure lors de ses éditions VHS. Autant vous dire que l’occasion de voir ce film en salle était inespérée et relève du miracle.

A l’heure où chaque production Pixar ou DreamWorks cartonne dans les salles, on en viendrait presque à oublier qu’il fut un temps où cinéma d’animation ne rimait pas avec numérique. A ce titre, la sortie française de The Plague Dogs, pile trente ans après sa sortie britannique, fait office de piqûre de rappel. Animé de façon dite traditionnelle, le film a tout de même subit le poids des années. Ainsi, on regrette que certains plans se limitent à des images fixes, comme par souci d’économie, ou que la synchronisation labiale des animaux ne soient pas plus travaillée. A l’époque ou Walt Disney Picture faisait des fresques animalières sa spécialité (à noter que Rox et Rouky est sorti en 1981), et malgré la présence de quelques scènes à la réalisation tout de même excellente, The Plague Dogs laisse un sentiment un brin mitigé sur plan technique. Pourtant, couplé à des traits marqués et des couleurs ternes, ce côté surannée participe au charme du long métrage. Il faut dire que cela influe sur l’atmosphère singulière qui se dégage de l’œuvre, tout comme le design sonore et les musiques, qui n’ont rien à voir avec celles de films pour enfants. Pour leur part, les adeptes de noms connus seront contents de voir John Hurt (Mignight Express, Elephant Man) et Patrick Stewart (X-Men) au casting, surtout que les accents prononcés des différents acteurs collent parfaitement à la tonalité du film.

Pouvant aussi bien être traduit par les chiens infestés que par les chiens harcelés, le titre du long métrage en dit long sur les thématiques abordées. L’histoire nous conte les déboires de Rowf et Snitter, deux chiens cobayes qui s’échappent d’un laboratoire qui les maltraitait et tentent de lutter pour leur liberté. Un bien grand mot, le film traitant plus de la survie de nos deux comparses que d’une liberté véritablement acquise. A peine sortis de leurs cages, les animaux se voient confrontés à la réalité du monde qui les entoure, celui des hommes. Tout s’accélère lorsque l’on apprend que les chiens seraient porteurs de la peste et que la paranoïa gagne la population. Dès lors, les hommes semblent prendre le parti du monde qu’ils habitent, celui de pourchasser ces chiens sans relâche. C’est dans cette dichotomie créée entre son sujet et son traitement esthétique que The Plague Dogs puise sa force. Bien qu’il s’agisse d’un long métrage d’animation, se focalisant sur des animaux qui plus est, le discours pessimiste qui en découle est plus proche de la parabole moderne et adulte que du simple récit. Dans The Plague Dogs, nos chien héroïques parviennent à s’enfuir mais découvrent un monde qui ne leur est plus accessible. Dès leur sortie du laboratoire, les animaux se retrouvent confrontés à la nature, des montagnes désolées qui, bien que naturelles pour les hommes, ont une valeur quasi-apocalyptique pour nos deux héros. Et quand ce n’est pas la nature ou leurs besoins vitaux qui préoccupent nos animaux, ce sont les hommes qui ne cessent de leur mettre des bâtons dans les pattes.

C’est ainsi que The Plague Dogs s’apparente à une parabole sur l’homme moderne, un film sur l’exclusion, la marginalisation mais aussi, plus généralement, sur la paranoïa et la fatalité. C’est de cette dernière notion que l’œuvre de Martin Rosen tire son pessimisme. Axé sur le point de vue canin, The Plague Dogs semble faire de l’homme l’ennemi. Pourtant, la personnification des chiens (propre à l’animation enfantine) laisse entrevoir la thématique de l’autre en tant qu’individu. Nos deux héros sont isolés, au point que le spectateur ne peut même pas observer les humains dans leur intégralité. Quand ce n’est pas leurs corps qui sont coupés, ce sont leurs têtes ou leurs membres. A hauteur d’animal, le spectateur voit les humains comme des menaces quasi-abstraites. Pour nos héros canins, cela tourne même à la persécution, comme lors de ces plans les montrant en train de parcourir des étendues désertes avec les voix, en off, d’êtres humains faisant un bilan de la situation. Le destin des chiens est sans issue possible et vire au cauchemar lorsque, « malgré eux », ils se voient obligés de commettre des crimes (moutons dévorés, hommes abattus, etc.). De cette succession d’évènements se dégage un sentiment mutuel de crainte, des hommes vis-à-vis des chiens et vice versa. Une paranoïa omniprésente et qui, à plusieurs reprises, fait passer Rowf et Snitter à deux doigts de la liberté, comme lorsque deux hommes tentent de les aider sur le bord d’une route, au début du film, et que Rowf fait tout capoter de peur pour son camarade.

C’est de cette notion de paranoïa et de la causalité qui en résulte que surgit le côté fataliste de The Plague Dogs. Il est d’ailleurs intéressant d’observer les différences opérées entre le film et le livre dont il s’inspire. Réalisé par Martin Rosen, qui avait déjà adapté Watership Down, autre bouquin de Richard Adams, le film profite d’une fin largement remaniée et lourde de sens. Là où l’œuvre d’origine laissait entrevoir un avenir heureux pour nos deux toutous, Snitter parvenant à retrouver son maître, le long métrage pousse le pessimisme jusqu’au bout et laisse peu de place à l’espoir. D’ailleurs, le fait que dans l’adaptation cinématographique le maître de Snitter soit mort, dans un accident causé par Snitter lui-même qui plus est, va dans le sens d’une causalité dont il est difficile pour ne pas dire impossible de s’extirper. C’est cette vision sans réelle concession qui donne au long métrage sa cohérence et son charme. Car si le film n’avait pas joué le jeu jusqu’au bout, il aurait été facile de voir en The Plague Dogs une œuvre au discours bancal. Finalement, le film et sa structure peuvent être résumés par une belle citation de Snitter, lors d’un des rares moments où celui-ci prend le temps de souffler avec son compagnon de route : « Regarde les nuages, Rowf ; ils ne font jamais demi-tour n’est-ce pas ? Ils ne suivent qu’un chemin… ». A elle seule, cette phrase résume toute la puissance et l’intelligence de The Plague Dogs. Un chef-d’œuvre.

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