Welcome to New York, quand Ferrara s’approprie le Sofitel

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Quand on connait la fascination d’Abel Ferrara pour New York, on se doute que le réalisateur américain a eu l’idée de porter à l’écran l’affaire du Sofitel dès ses prémices. En effet, les déboires de Dominique Strauss-Kahn avec la justice américaine soulèvent des enjeux dramatiques caractéristiques de l’œuvre du cinéaste.

Plus que traiter bêtement une affaire que tout le monde connaît, Welcome to New York se concentre sur l’alter ego fictif de DSK : Monsieur Devereaux. L’idée n’est pas tant de savoir si l’homme est coupable de viol sur la femme de chambre de l’hôtel new-yorkais que d’en connaitre les raisons et conséquences. Ainsi, le sujet s’apparente finalement à celui des films de gangsters : la chute d’un homme qui possédait tout.

D’une grande vacuité, la première demi-heure de Welcome to New York n’est pas sans rappeler le Spring Breakers d’Harmony Korine. Quand ce dernier filme des paires des seins, des fesses et des femmes jouant à saute-moutons, l’autre observe Depardieu qui jubile en malaxant des poitrines et en claquant des postérieurs de façon assez gauche. Dans les deux cas, le constat est le même : il en faut peu pour être heureux. Si cette demi-heure est utile, c’est parce qu’elle constitue le seul moment de « bonheur » de Devereaux. Des culs, des chattes, des massages et de la chantilly, voilà à quoi se résume la liberté de cet homme. La consternation – alors à son paroxysme – du spectateur est lourde de sens. « Spring break forever« , disaient les protagonistes de Korine ; « Fuck forever » leur répondrait Devereaux. Impossible pour nous de passer outre l’addiction maladive du personnage principal.

Passé cette première impression, le film en vient à la scène de l’hôtel tel que certains médias l’ont décrite. A ce moment, on craint que le reste du long métrage ne soit qu’une plate illustration de faits relatés pendant des mois, mais il n’en est rien : une fois Devereaux arrêté par la police, Ferrara continue son travail de sape. A vrai dire, pendant tout le film, le protagoniste est étouffé par l’environnement. Aux chambres sans luminosité succède la ville de New York elle-même (le réalisateur résume la capitale à des buildings dont la verticalité a assurément quelque chose de carcéral). La prison, justement, est l’occasion de retrouver le personnage maladroit aperçu dans la première heure, notamment lorsque celui-ci demande l’heure à des détenus peu bavards.

Dès lors, le film prend son envol et se sert de la solitude physique du personnage pour développer celle qui le consume depuis des années. Pour le coup, Depardieu sert le film avec brio. Car autant on imagine mal DSK comparer une bouillabaisse à une partouze devant sa fille et son futur gendre, autant dans la bouche de Depardieu l’analogie prête à sourire. Film sur l’excès par des hommes rompus à celui-ci, Welcome to New York est un projet cohérent dans lequel Ferrara filme sa vedette en roue libre. Pourtant, n’allez pas croire que le film est drôle. Il y a même quelque chose d’assez dérangeant à regarder cet homme pathétique être mis à nu, au propre et au figuré, comme lorsqu’il peine à se rhabiller après avoir été sommé par des policiers d’enlever ses vêtements.

Mais le point le plus intéressant reste la dernière partie du long métrage, dans laquelle Devereaux est assigné à résidence avec sa femme. Dès lors, le film prend une autre envergure, laissant exploser les enjeux dramatiques de l’histoire, les mêmes que ceux supposés dans l’affaire DSK. Ainsi, on voit l’alter ego d’Anne Sinclair – prénommé Simone pour l’occasion – expliquer à son mari qu’il a « tout gâché« . Devereaux confirme alors sa gaucherie et devient, en compagnie de sa femme, ni plus ni moins qu’un enfant alternant entre déni et maladresse. Le tout est d’ailleurs assez savamment mis en scène, donnant au spectateur la place de témoin privilégié (et voyeuriste) et alternant les champs-contrechamps lourds de sens.

Brassant les questionnements inhérents à l’affaire, le dernier tiers du film se concentre donc sur l’addiction au sexe du personnage et l’aspect maladif de celle-ci. Devereaux reconnait être malade mais de façon plutôt malsaine. La tirade sur l’idéalisme (pouvant être comparé au socialisme dans le cas de DSK) est une manière d’affirmer qu’il faut accepter la maladie et que tout combat est vain. Reste alors la dernière scène, qui n’est pas sans rappeler la scène finale de Shame, film de Steeve McQueen traitant du même sujet. Que faut-il voir dans le regard caméra de Depardieu ? Est-ce un ultime défi ou simplement le regard d’un enfant pris la main dans le pot de confiture. Repoussant mais suscitant la pitié, le personnage de Ferrara est autant une caricature dénonciatrice qu’un soutien improbable à l’homme politique DSK. C’est probablement dans ce jeu de funambule que Ferrara, grand enfant ayant lui-même connu l’excès, montre son génie.

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